Natacha Nze Ndong, architecte et illustratrice: pour moi, le pays des merveilles est un magasin d’art et de bricolage

Bonjour Natacha, nous vous avons découvert par un heureux hasard sur les réseaux sociaux. Vous êtes dessinatrice. Mais je vais vous laisser vous présenter vous-même à nos lecteurs.

Coucou ! Je dirai simplement que je suis une jeune dessinatrice gabonaise. Oui, avant de venir étudier en France, je suis née et j’ai grandi au Gabon, un pays qui a beaucoup « d’histoires ».

A part le dessin, j’apprécie beaucoup la lecture et l’écriture – j’aime lire des textes à haute voix –, j’aime le théâtre, les contes, les mythes, les légendes, les romans, la bande dessinée, le cinéma (d’animation), la musique, chanter, danser… j’aime l’architecture, les promenades, les voyages, la photo, découvrir des choses, rencontrer des personnes, prendre le thé en bonne compagnie, passer du temps avec ma famille et mes amis, causer de choses et d’autres… Bref !! J’aime tout ce qui permet de « raconter des histoires ».

Je crois savoir que vous suivez des études en architecture et que le dessin, vous l’avez appris seule. Mais j’ai envie de vous demander : comment apprend-t-on seul à dessiner comme vous le faites ? Et aussi, est-ce que le dessin influe sur votre manière de pratiquer l’architecture et vice-versa ?

Oui, j’ai un master en architecture. Toute une histoire… !

Pour apprendre à dessiner, il faut déjà le vouloir, aimer et surtout, s’arranger à avoir une pratique régulière. C’est en dessinant qu’on apprend. Le dessin est très lié à l’observation, l’observation de ce qu’il y a autour de nous, l’observation de ce qu’il y a en nous. Dessiner, c’est éduquer son regard. C’est aussi une façon de retranscrire sur papier notre compréhension des choses et les questionnements infinis qu’on se pose. C’est également une fenêtre d’évasion et un lieu d’échange avec autrui. Le dessin, ce n’est pas que pour « les enfants ». Comme dit Glen Keane dans l’une de ses vidéos, c’est « la source de toutes les sciences ».

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Au Gabon, ce n’est pas toujours évident de trouver des écoles, des ateliers, ou des lieux d’activités réservés à l’apprentissage du dessin. Et le peu qui existe n’est pas toujours accessible au plus grand nombre, ni très visible dans le paysage des villes. Apprendre à dessiner seul demande donc beaucoup de volonté, une grande débrouillardise et une capacité à s’imposer une certaine régularité. Comme beaucoup de gens, j’ai appris en copiant sur des livres jeunesse, des bandes dessinées et des dessins animés tout en cherchant à construire mon univers.

Néanmoins, je dois reconnaître que l’architecture a énormément influé ma pratique du dessin sur de nombreux plans. Premièrement, j’ai pu découvrir de nouvelles sources d’inspirations et de nouvelles techniques. Avant je me débrouillais avec les stylos et les crayons que mes parents m’achetaient. Aujourd’hui, je peux choisir. C’est dingue de voir la richesse de matériel qui existe… Pour moi, c’est clair, le Pays des Merveilles est un magasin d’art et de bricolage. Mon shopping consiste à m’acheter de nouveaux crayons, de nouvelles couleurs, de nouveaux carnets… En parlant de carnet, mes études en archi ont généré en moi de nouvelles habitudes. Certains ne sortent pas sans leur barbe, moi je ne sors pas sans mon carnet. Et pour ceux qui aiment le dessin ou qui veulent apprendre, c’est important de s’assurer qu’on possède toujours un support pour dessiner et un stylo aussi. L’architecture m’a aidé à pratiquer le dessin beaucoup plus souvent et à dessiner plus vite qu’avant. Je vous assure que lorsqu’on vous oblige à faire des croquis dehors en hiver… chaque seconde est précieuse. Enfin, l’architecture m’a poussé à m’intéresser à l’environnement qui m’entoure : j’adore le croquis urbain et le croquis d’intérieur. Je dois en faire plus !!

A l’inverse, le dessin m’a permis de me frayer un chemin durant mes études. Tous mes projets étudiants ont été élaborés à la main, du premier croquis aux plans finaux présentés à un jury. Que ça passe, que ça ne passe pas, toujours est-il qu’à une aire dominée par les avancées technologiques, le dessin manuel m’a aidé à découvrir et cultiver mon identité ainsi que mon intégrité jusque dans les situations les plus difficiles. Je reconnais par ailleurs l’apport non négligeable des outils numériques, surtout si l’on souhaite « se professionnaliser », et je suis en train d’apprendre à les intégrer dans ma pratique. Néanmoins je reste attachée au travail manuel et son expressivité.

Que choisirez-vous si vous devez faire un choix entre architecture et dessin ? Arriverez-vous à combiner les deux ?

Le fait est que les deux sont inextricablement liés. En réalité, il n’y a même pas de choix à faire. Mais le problème c’est qu’aujourd’hui, on veut tout séparer et ranger dans des cases. L’architecture ne se passe pas de dessin, et le dessin ne se passe pas d’architecture. Idéalement, on devrait pouvoir passer de l’un à l’autre sans stress. Même si on va rarement définir cette discipline en ces termes, pour moi l’architecture consiste à penser des espaces voués à devenir « des lieux » où se déroule le théâtre de la vie. L’architecture, c’est bâtir des histoires. Et le dessin est comme un outil favorisant cela.

Quand je travaille sur une illustration ou sur une BD, l’une des premières choses qui me préoccupe est « l’espace » où évoluent les personnages. Les décors sont des acteurs en soi interagissant avec les héros. Facile à dire. Moins facile à faire… et je suis encore en plein apprentissage pour arriver à cela. Pour m’y aider, je m’intéresse de plus en plus à la photographie (urbaine, d’architecture, de paysage…) qui me sert surtout d’outil de travail. J’affectionne aussi beaucoup les voyages, les visites sur sites, les promenades, etc.

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Plus le temps passe, plus je réalise que l’architecture et les lieux deviennent de véritables sources d’inspiration. Pour le projet BD, « Le Choix de Ndeye », j’ai été envoyé à Dakar une semaine, histoire de m’imprégner de la ville où l’intrigue se passe. Si je n’avais pas visité un minimum cette capitale, si je n’avais pas déambulé dans les rues, si mon regard n’avait pas été capable d’observer ses architectures, je ne sais pas comment j’aurais pu répondre à cette commande. La plupart des lieux que j’ai choisi pour la BD sont inspirés de mes visites personnalisées de Dakar, associées à des « instants d’habiter » liés à mon vécu et ma propre sensibilité à l’architecture.

Les artistes ont généralement une sensibilité quant à leur manière de pratiquer leur art. de cette sensibilité naît souvent une frustration quand l’art, même s’il est apprécié, n’est pas compris comme l’entend l’artiste. Je m’explique, un portraitiste aura tendance, par exemple, à vouloir capturer une émotion, un chanteur à transmettre un message ou une émotion. Qu’est-ce qui caractérisent vos dessins ? quelle est votre sensibilité à vous ?

Justement, j’accorde une grande importance aux émotions des personnages, à leurs expressivités, leurs histoires et leurs univers. J’estime qu’ils ont plus de choses à dire que moi. Mon but ne sera pas d’imposer un message, mais d’offrir des pistes de réflexions, de préférence avec bienveillance. Un public est libre d’interagir avec des histoires et des héros comme bon lui semble. Même si l’interprétation qu’on a d’un travail artistique ou littéraire n’est pas toujours en phase parfaite avec la pensée de l’auteur, celle-ci enrichit l’œuvre en question et c’est plutôt une bonne chose. Pousser à la réflexion, développer un certain sens critique, ouvrir le débat, mettre le doigt sur des problèmes ou des conflits intérieur/extérieur, proposer des solutions, transmettre des valeurs, mais aussi offrir des repères susceptibles d’accompagner un être tout au long de son existence, des repères capables d’aider un enfant, un jeune, et pourquoi pas un adulte à surmonter des épreuves… je crois que c’est le but d’une (bonne) histoire. Plus que les auteurs et les artistes, ce sont surtout les récits qui me touchent.

Concernant mes frustrations, elles sont actuellement orientées vers le souci d’apprendre à « vivre de ce qu’on aime faire » ou trouver l’équilibre entre une passion libre et des obligations. Dans tous les cas, je ne veux pas que les charges de la vie quotidienne et les contraintes du monde dans lequel on vit constituent un obstacle au travail créatif. Alors j’apprends.

Vous sortez bientôt une BD, d’abord est-ce votre première ?

« Le Choix de Ndeye » est ma première commande BD. Ce projet n’est donc pas de moi. Il est écrit par Edouard Joubeaud et sa sœur, Sandra Joubeaud, respectivement directeur artistique chez Unesco (France) et scénariste. Mon travail consistait à penser la mise en scène et dessiner. Mais mon client et la scénariste étant ouverts au dialogue, j’ai pu partager mon avis et participer à l’évolution de cette histoire.

Peut-on avoir les grandes lignes de votre histoire ? Et qu’est-ce qui vous à inspirer lors de l’écriture de cette BD ?

Après avoir rappelé que je ne suis que la dessinatrice du projet, j’ai naturellement accepté cette commande car elle entre dans le projet « Femmes d’Afrique » de l’Unesco, consistant à valoriser, comme son nom l’indique, les figures féminines de notre continent.

L’histoire de la BD est une fiction s’inspirant de l’œuvre de Mariama Bâ « Une si longue lettre » (1979) et offre à sa façon un regard sur la polygamie dans les sociétés africaines modernes – sachant qu’elles ont évolué depuis l’époque de Mariama Bâ (1929-1981) à nos jours. Ce qui est plutôt intéressant dans le parti pris de la BD « Le Choix de Ndeye », c’est qu’au lieu d’avoir l’histoire d’une femme mariée et mère de famille qui apprend un beau jour que son mari a pris une seconde épouse plus jeune, on a en premier plan le récit d’une adorable jeune fille amoureuse d’un homme marié. Quête de confort et de renom, pauvreté matérielle, pression familiale, complexe d’Œdipe, toutes ses raisons ont été écartées pour privilégier l’amour véritable entre deux êtres. Car même si Mariama Bâ dépeint très fidèlement les réalités sociales de son temps, « Une si longue lettre » parle surtout d’amour. Personnellement, je perçois « Le Choix de Ndeye » comme une sorte de « Tristan et Iseult » inversé, dans un contexte africain moderne.

Natacha Nze Ndong, un mot pour la jeunesse africaine.

La jeunesse africaine est un mélange très riche de tradition et de modernité. Pleine d’avenir. Elle a beaucoup à offrir, aussi bien à son monde qu’au monde entier. Notre continent regorge de talents de toutes sortes, des talents purs et originaux, bruts comme des diamants. On ne peut pas dire que l’Afrique n’a pas d’histoire. L’Afrique est pleines d’histoires, et chaque africain est un conteur dans l’âme. Nous ne sommes pas toujours obligés de nous plier aux normes qui viennent d’ailleurs et qui parfois s’épuisent, nous avons tout à inventer, nos codes, nos styles, nos genres, nos façons de vivre, de voir, tout. Et comme dans nos fêtes où il y a toujours trop de nourriture, nous avons beaucoup à partager aux autres pays.

Même si le monde avance de plus en plus vite, ne soyons pas pressé de faire les choses. C’est la tortue qui gagne la course, à son rythme. Ne nous dénigrons pas. Prenons le temps de travailler, d’apprendre et de se connaître, cherchons la qualité et la vérité dans tout ce que nous faisons. Aucun secret : le travail et la prière… pour croire en soi et en ce qu’on fait.

Merci pour votre attention !

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