La douleur du père sans enfant

J’avais seulement posé les yeux sur elle et j’en suis tombé amoureux. Elle était sublime dans sa robe noire, d’une beauté et d’une simplicité qui ne laissait apparemment personne indifférent dans cette fête. Céline, elle s’appelait. Moi qui ne croyais pas aux coups de foudre, force était de constater que c’était bien de cela que j’étais victime.

Après des mois à lui courir après, elle avait enfin accepté mes avances. Elle me dit un jour « Yves, ça va trop vite entre nous ». il faut dire que depuis le premier jour, je pensais tellement à elle, je m’étais tellement fait de films et nourris beaucoup d’espoir que j’étais, dans ma tête, déjà dans la relation avant que l’on se mette ensemble.

Avec le temps, elle finit par se sentir à l’aise. Elle s’investit dans notre couple et finit par me dire enfin, qu’elle m’aimait. C’était l’idylle ! Nous décidâmes d’emménager ensemble. Puis, peu à peu l’euphorie du début s’estompa laissant place à la routine.

Céline avait toutes les qualités que pouvait rechercher un homme. Mes amis n’arrêtaient pas de me le dire et j’en étais conscient. Elle n’hésitait pas à me faire passer avant tout. C’était la femme parfaite pour n’importe qui. N’importe qui excepté moi. Il y avait quelque chose qui me manquait.

Il faut dire que ce qui peut plaire à un homme, ne plaît pas forcément à tous les hommes.

De plus, les gens disent souvent qu’un homme finit toujours par épouser sa mère ; je devais me l’avouer : « c’est vrai ! ».

Elle n’avait pas certaines qualités de ma mère ; les plus importantes. Et sans cela, elle ne répondait pas à mes attentes, à mes besoins : Je n’avais pas seulement besoin d’une femme, mais d’une partenaire, d’une coéquipière. Je n’avais pas forcément besoin d’une femme soumise mais d’une femme qui s’affirmait et qui n’hésitait pas à me conseiller et me dire ce qu’elle pensait.

Céline était bien, mais pas pour moi. Elle était parfaite, mais pas pour moi. Peut-être que l’amour est seulement une affaire de compatibilité.

« Ne lui perds pas son temps. Elle est encore jeune et peut refaire sa vie. C’est une femme, n’oublie pas le concept de l’horloge biologique. Quitte-là au plus vite si tu ne l’aimes plus » me conseilla ma confidente de sœur. Elle n’avait pas tort. De plus, on fait plus de mal à vouloir forcer l’amour.

Ce soir, je fis asseoir Céline dans le salon. Usant de toute ma sincérité, je lui annonçai mon vœu de mettre fin à notre relation. L’expression de son visage changea mais elle fit mine de rester stoïque. Elle me lança un « OK » avant de se lever sans rien dire d’autres. J’étais mal. J’étais conscient de lui avoir fait du mal. Mais j’étais sûr d’avoir pris la bonne décision.

Sept mois plus tard, statut de célibataire, je me rendis à un rencart dans le quartier des affaires. Il était midi. Assis dans un taxi, j’aperçus un peu plus loin, à côté du consulat du Royaume-Uni, Céline accompagné d’un homme. Surprise ! elle était enceinte. Je n’étais pas un expert mais j’étais convaincu qu’elle était certainement enceinte pendant qu’on était ensemble. « Était-ce de moi ? Non, elle me l’aurait dit » pensais-je. « Elle m’a certainement trompé avec ce jeune homme. » concluais-je confus et sceptique. Je me posais beaucoup de questions que je tus le temps de mon rendez-vous. Ce jour-là, je rencontrais Corinne, une femme magnifique. Je pris cette fois le temps de bien la connaître avant de me lancer.

Quatre mois plus tard, mes questions sur la grossesse de Céline resurgirent dans ma tête. J’essayais de l’appeler mais je tombais toujours sur sa messagerie. Embêté mais déterminé, je partis rencontrer sa sœur. Après des heures à lui tirer les vers du nez pour savoir pourquoi sa sœur m’avait trompé, car il ne faisait aucun doute qu’elle était encore avec moi au début de sa grossesse, elle me dit : « Elle est de toi Yves ». Elle ? C’était une fille ? Ma princesse ? Ma sirène ? « Pourquoi ne m’a-t-elle rien dit ? Où est-elle ? Il faut absolument que je la vois » hurlais-je. La pauvre essuyait ma frustration. Elle restait calme car elle me comprenait.

Joie et peur s’entremêlaient dans ma tête : la joie d’être un père, la peur d’être un père sans enfant.

« Céline a coupé tout contact avec la famille. Personne n’a de ses nouvelles depuis qu’elle s’est rendue à Londres. Aucun numéro rien ! » m’assomma-t-elle avec cette dernière nouvelle.

Trente années s’étaient écoulées. J’étais ce Directeur Financier en fin de carrière, époux de cette belle Corinne, directrice d’une agence sanitaire publique. Nous avions trois enfants : deux jumelles et un garçon. Corinne savait pour Céline. Elle me soutenait, car souvent je ressentais un vide profond malgré ma réussite professionnelle et familiale. Je me demandais toujours comment allait mon aînée, qu’était-elle devenue, elle qui avait grandi sans son père ?

Un jour, broyant du noir, j’étais allé prendre un café dans un restaurant huppé de la ville. Assis à regarder, sans rien observer, les gens passer dehors, j’aperçus Céline. « Est-ce vraiment elle ? » me demandais-je. Je ne pris pas le temps de répondre à cette question que je me levai pour lui courir après. Je criai son prénom. Elle se retourna, me vit et resta impassible après m’avoir lancé un bonjour sec. Malgré le temps, elle était toujours belle et gracieuse, on aurait dit qu’elle se bonifiait avec le temps. Timoré, je la suppliai de m’accorder dix minutes, chose qu’elle accepta étonnamment.

Je commençai par m’excuser pour le mal que je lui avais fait. Au début, elle semblait imperturbable. Mais Céline, j’ai toujours su comment la prendre et comment lui parler. Elle se jeta alors dans une logorrhée, me lança des injures, me rappela les sacrifices qu’elle avait fait pour moi, la douleur qu’elle avait ressentie quand je l’avais quitté. Je compris que j’avais fait une erreur : ce jour quand j’avais rompu avec elle, je l’ai laissé partir sans qu’elle me dise ce qu’elle pense. Nous n’en avions jamais parlé. Il fallait donc que ça sorte pour qu’elle puisse passer à autre chose car ce n’était apparemment pas le cas.

Une fois calmée, je m’excusai de nouveau avant de lui demander : « Avons-nous eu un enfant ensemble ? ». Étonnée que je sois au courant, elle me lança un oui sec.

S’il y a une qualité qui n’est pas féminine, c’est bien la remise en question. Et peu importe ses qualités, Céline ne dérogeait pas à cette règle.

Elle ne semblait pas comprendre la gravité de sa décision. Elle m’avait éloigné de ma fille, mais pire, elle avait privé sa fille de son père. Tout enfant rêve de connaître et de grandir avec ses deux parents. Se pose -t-elle des questions sur les douleurs silencieuses de notre fille ? Le poids de la culpabilité couplé à la haine d’avoir été abandonnée par son père. Pour se venger de moi, elle n’avait pas hésité à se servir de sa fille et à lui faire du mal par ricochet.

Je gardai mon sang froid et lui demandai les raisons de son choix. Elle me répondit « tu m’as fait beaucoup de mal, je ne voulais pas que tu lui en fasses aussi ». Étonnant comme raison ! Pablo Escobar, ce monstre parrain de la drogue a su chérir ses enfants. Amin Dada ce dictateur sanguinaire, a chéri ses enfants. Mais moi qui ai décidé de rompre avec une femme que je n’aimais plus, une femme que j’ai toujours respectée et que je n’ai jamais violentée, je n’aurais pas été capable de chérir ma fille ? « Elle n’avait pas à subir ta haine Céline » lui dis-je calmement avant de poursuivre « tu as préféré nous faire du mal à tous, à elle, à moi, et à toi aussi car ça n’a pas été facile de t’occuper seule de notre fille, juste pour une peine de cœur ? ». Je m’arrêtais là. Je ne pouvais pas lui dire tout ce que je ressentais. J’avais peur de l’énerver et la braquer. Après un long moment à calmer les choses entre elle et moi, elle me donna l’adresse, le numéro et surtout le prénom de notre fille. Ma fille s’appelle Emma. Je pouvais enfin mettre un prénom sur l’image que je me faisais d’elle dans ma tête.

Après avoir raconté mon après-midi à ma femme, elle me prit la main et me dit « Tu dois y aller. On doit y aller et rencontrer ta fille. Notre fille. J’attendais tellement ce jour ». C’était dit ! Quatre mois plus tard, nous étions dans l’avion direction Londres. Nous avions pris une chambre dans un hôtel luxueux du centre-ville. Le matin nous visitions la ville, l’après-midi nous le passions dans un bar-restaurant qui se situait par chance juste en face de la maison de ma fille. Le but était de repérer ses heures de rentrer. J’évitais de l’appeler car j’avais peur de sa réaction.

Un soir, nous l’attendions devant chez elle. Après une trentaine de minutes d’attente, nous aperçûmes son véhicule. « Je peux vous aider ? Vous êtes devant chez moi » dit-elle poliment mais craintive, ce qui était normal. « Bonjour Emma, nous sommes des amis de Céline ta mère. Il faut absolument que nous vous parlions » lui dis-je. Intriguée, elle appela sa mère. Puis, vint nous ouvrir la porte une dizaine de minutes plus tard.

Elle nous fit asseoir dans le salon. Lustre, marbre, table en bois massif, ma fille avait réussi. Ses enfants se chamaillaient plus loin dans la salle à manger. Ils devaient avoir 5 et 3 ans, mes deux petits-enfants. Son mari et elle vinrent à nos côtés s’enquérir des raisons de notre visite. J’observais ma fille. Elle avait les yeux et les fossettes de sa mère. Elle n’avait rien de moi, sauf ce petit tic que j’avais à mordiller le coin droit de ma lèvre inférieure. Elle avait aussi, je l’avais remarqué, cette démarche que j’ai, un peu plus féminine bien sûr.

Je n’avais pas la patience de passer par quatre chemins, je lui dis « Je vous assure que je l’ignorais, il m’a été difficile de vous trouver, de connaître votre nom… » elle me coupa avec un petit cri. Les yeux rougis, la main sur la bouche. « Je suis votre père » continuai-je. Elle me regarda, souffrant pendant un court moment d’aphonie. Surprise, tristesse, puis colère, elle me cria « Je ne veux rien savoir de toi ». Elle se leva et se précipita dans sa chambre en claquant la porte. Son mari mal à l’aise ne sut quoi dire. Il nous proposa avec insistance de nous accompagner à notre hôtel.

Sur le chemin du retour, je ne pus m’empêcher de contenir mes larmes. Ma femme me tenait la main et essaya tant bien que mal de me consoler. Arrivés à destination, Hector nous accompagna dans le hall de l’hôtel. Il nous posait mille et une question qui tournait autour d’un même sujet : notre situation financière. Je compris qu’il voulait savoir si la raison pour laquelle nous nous sommes mis à la recherche de ma fille était purement financière ou si nous le faisions de bonne foi. « Nous sommes un couple accompli par la grâce de Dieu. » lui répondis-je avant de lui dire ce que ma femme et moi faisions dans la vie.

Rassuré, il me tint la main et me dit : « Elle a toujours ressenti le besoin de voir son père. Je suis content que vous soyez enfin là. Je lui parlerai ne vous en faites pas. » Il me montra ensuite les photos d’elle, d’eux, de leur mariage, de leur famille. Nous échangeâmes longuement. Et je buvais toutes les informations qu’il pouvait me donner sur ma fille et sa famille.

Une semaine plus tard, nous n’avions toujours pas eu de signe d’Hector. « Il n’a certainement pas pu la convaincre » me résignai-je. Notre séjour tirant à sa fin, il fallait se rendre le lendemain à l’aéroport. Une fois l’enregistrement terminé, je reçus un coup de fil. Numéro masqué, je m’empressai de répondre. C’était Hector.

  • Où êtes-vous ?
  • Nous sommes à l’aéroport.
  • Dans combien de temps part votre vol ?
  • Dans cinq heures. Vous savez, avec notre âge, nous préférons attendre à l’aéroport plutôt que de courir pour éviter de rater l’avion.
  • Ok, nous arrivons, coupa-t-il

Une fin de conversation qui me laissait perplexe. Venait-il avec ma fille et mes petits-enfants ou venait-il avec seulement mes petits-enfants. « Arriveront-ils à temps ? ou devrais-je annuler mon vol ? Non, je refuse d’y aller sans les voir » pensais-je en faisant les cent pas. Ma femme était assise s’inquiétant aussi.

Une heure plus tard, en levant la tête, je les vis franchir l’une des portes du terminal dans lequel nous étions. Ma fille faisait partir du groupe. Elle m’esquissa un sourire. Surpris mais agréablement, je le lui rendis. Elle me prit dans ses bras, la gorge nouée, elle me dit après un moment d’accalmie : « nous avons trente ans à rattraper. Je viendrai te voir bientôt papa, et voir mes frères ».

Papa ? Je n’étais plus seulement son père mais son papa. Que devais-je espérer de plus ?

Yves Bada

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